Le monde juif a été profondément ébranlé par l'Emancipation à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, ainsi que par son entrée dans la modernité. Sorti du ghetto, en tout cas en ce qui concerne les Juifs européens dans un premier temps, le peuple juif doit désormais se repositionner dans ce nouvel environnement qui ne requiert plus de lui d'être enfermé dans un quartier et de vivre selon ses propres lois.

L'émancipation signifie l'égalité devant la loi, et en même temps, la primauté de la loi civile sur la loi religieuse. Elle signifie aussi l'accès à une éducation profane hors des écoles traditionnelles. Elle demande enfin aux Juifs de se poser la question de savoir quelle place ils désirent désormais occuper dans ce monde moderne qui semble leur ouvrir ses portes.

Les réponses sont multiples, allant de l'assimilation complète au rejet absolu de l'entrée dans la modernité (monde haredi, ou ultra-orthodoxe, du moins dans certaines de se variantes), en passant par la modernité politique (le sionisme, le bundisme etc.) ou par la réforme religieuse. Toutes les expressions actuelles du Judaïsme sont des réponses à ce défi sans précédent dans l'histoire juive. La Shoah, la création de l'Etat d'Israël ont apporté encore d'autres problématiques, tant il est vrai que ces deux événements, aux antipodes de l'expérience historique, sont en eux-même le fruit de la modernité.

Nos pas nous ont conduit aujourd'hui dans le quartier de Mea Shearim, bastion des ultra-orthodoxes, ou encore haredim, littéralement : les tremblants (expression venant du chapitre 66 d'Isaïe qui évoquent ceux qui craignent Dieu). Mais ce monde haredi est d'une extraordinaire complexité.

On y trouve par exemple les hassidim, un courant spirituel né en Europe orientale au XVIIIe siècle par le Baal Shem Tov, qui insiste davantage sur la piété, l'expression joyeuse de la foi ; une religiosité très communautaire avec la figure centrale du Rebbe qui a autour de lui une cour hassidique. Il est le point central de la communauté, celui qui dit ce qu'il faut faire, celui sans lequel la vie spirituelle est incomplète.

La deuxième grande famille de haredim est constituée par ceux qui étaient autrefois en Europe leurs opposants, les Mitnagdim ou encore les Lithuaniens qui suivaient les principes du Gaon de Vilna. C'est un courant plus intellectuel, porté sur l'étude de la Torah.

Ces deux courants étaient en opposition très vive en Europe, mais ils se retrouvent au fond sur leur rejet de la modernité. Le monde moderne est source de tentation, il est plein d'ennemis qui veulent la perte du peuple d'Israël dont ils sont les représentants les plus accomplis. La référence essentielle est le passé ; les changements ne sont pas bons en eux-mêmes. En outre, ils sont la cause de la fragilisation du peuple juif qui s'éloigne de sa foi, qui n'est plus fidèle à sa mission.

Nous avons rencontré un responsable haredi qui nous a gentillement expliqué que nous étions dans l'erreur, éloignés du judaïsme, et que la seule voie possible est la sienne. Rien de surprenant dans son discours au fond. Les haredim ont constitué une société refermée sur elle-même voyant l'extérieur comme facteur de risques. Malgré une très grande diversité à l'intéreur de ce monde, le point commun est le rejet de l'extérieur. Il existe bien entendu des variantes moins hostiles, par exemple certains groupes qui font partie des électeurs du Shas et qui acceptent de participer à la vie publique. Mais l'objectif avoué est de rejudaïser la société israélienne qui est perçue comme étant entre les mains des laïques sionistes qui ont détourné le peuple juif de sa mission première. Cela est si vrai que certains groupes, certes très minoritaires, sont viscéralement anti-sionistes : les Nétouré Karta (qui ont participé à une conférence négationniste à Téhéran il y a quelques années), ou encore les Szatmar. Dans l'ensemble, les haredim sont non-sionistes.