La prohibition énoncée dans le Lévitique : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme » est simple et claire et a conduit à une interdiction sans équivoque de l’homosexualité dans les religions monothéistes. Pour autant, la question n’est pas résolue, et il ne suffit pas de dire : « c’est interdit » pour que les homosexuel/les puissent se conformer aux ordonnances de la Torah. Le fait homosexuel est une réalité incontournable de l’expérience humaine. C’est la raison pour laquelle l’acceptation ou le rejet de l’homosexualité fait débat dans les différentes tendances du judaïsme.

La pluralité du peuple juif est une donnée ancienne qui s’est encore accrue après l’entrée des Juifs dans la modernité lorsqu’ils quittèrent les murs étroits des ghettos. La grande question, le grand défi était bien la manière dont on allait réagir à ce phénomène nouveau dans l’histoire juive. De là provient la grande diversité au sein du monde juif, depuis les ultra-orthodoxes qui rejettent le monde moderne de façon très nette et radicale jusqu’à celles et ceux qui ont décidé de couper les ponts et de s’assimiler à la population environnante. Entre ces deux pôles, les Orthodoxes, fort disparates dans leurs dénominations, les non-traditionnalistes, Massorti (Conservative américains) ou Libéraux (Reform, Liberals ou Libéraux), et en dehors des mouvements religieux, les différents courants du sionisme ou encore ceux qui adhèrent à des partis politiques promettant l’égalité.

Traiter de la façon dont les Juifs considèrent l’homosexualité revient donc d’abord à prendre acte de la diversité de ce groupe humain.

Le monde des ultra-orthodoxes est celui du petit village polonais ou est-européen, celui des cours rabbiniques, des histoires merveilleuses contées par les Hassidim, un monde qui est enclavé et séparé de ses voisins. Le monde extérieur est dangereux et source de tentations sans fin. Il faut impérativement s’en protéger. Dans ce contexte, l’homosexualité fait l’objet au mieux d’un déni, au pire d’un rejet absolu comme étant une abomination. Le film que Haim Tabakman a tourné en 2009, Tu n’aimeras point, fait le récit d’amours homosexuelles dans le quartier ultra-orthodoxe de Mea Shearim. Il dépeint de manière assez réaliste la complexité de ce sentiment dans un milieu qui le nie. Il a provoqué l’ire de ses habitants qui ont manifesté contre lui.

Une fraction importante des Juifs religieux, du moins en Israël et en Europe, s’inscrit dans ce que l’on appelle communément l’Orthodoxie, ou le judaïsme traditionnaliste. Ces Juifs ne rejettent pas le monde dans lequel ils vivent. Ils cherchent à adapter les exigences de la loi juive à la vie moderne, mais sans céder sur la Tradition qu’ils considèrent comme révélée en l’état sur le Mont Sinaï à Moïse. Rien ne peut donc en être retranché ni ajouté. Cette position amène parfois des situations conflictuelles entre ces deux pôles de leur existence. Le courant le plus représenté, Modern Orthodox a été pensé au XIXe siècle par un rabbin qui souhaitait faire le lien entre la Torah et le monde moderne, Samson Raphaël Hirsch. Le judaïsme consistorial français aujourd’hui est largement influencé par cette voie. Bien évidemment, il n’a rien de monolithique et les motifs de désaccord sont assez fréquents, notamment en ce qui concerne les débats de société, dont l’homosexualité. Depuis les années 1970, aux Etats-Unis, certains rabbins (dont Rabbi I. Jakobovitz) ont commencé à adopter une position plus empathique à l’égard des homosexuels considérés jusqu’alors comme ayant fait un choix qu’il ne tenait qu’à eux d’abandonner. Cette période correspond à une réévaluation de l’homosexualité dans la sociologie, la psychologie et même les sciences bibliques, et il n’est pas surprenant que les rabbins s’interrogent à leur tour. Le rabbin Norman Lamm[1] déclare en 2002 que loin d’être des rebelles, les homosexuels sont malades et à ce titre méritent de la compassion et du soutien. Cette opinion peut paraître choquante, mais elle est en réalité une étape importante dans le monde orthodoxe car elle refuse l’exclusion. Cette vue n’est certes pas partagée par tous, mais elle fait son chemin parmi les rabbins orthodoxes américains. En Europe, les rabbins ont une attitude plus traditionnelle, sauf peut-être au Royaume-Uni où le Grand Rabbin Jonathan Sachs a aussi fait une déclaration appelant plus de compassion. A la fin des années 1990, le rabbin orthodoxe américain Steven Greenberg fit son coming-out. Il vit désormais avec son partenaire et milite pour une reconnaissance des homosexuels dans le monde orthodoxe[2]. Plus récemment, une association juive gay orthodoxe a vu le jour en Israël, non sans que son fondateur ait subi menaces et pressions[3]. On le voit, par ces quelques exemples, la position des autorités orthodoxes n’est pas monolithiques et semble évoluer. Mais les évolutions dans le monde religieux traditionnel sont toujours très lentes. Le temps y est celui des longues durées.

Le monde non-orthodoxe -traditionnel et non traditionnaliste- a adopté des attitudes plus ouvertes sur les questions de société. Il faut cependant faire une distinction entre deux grandes branches du judaïsme non-traditionnaliste, la branche massorti, ou Conservative, et la branche libérale, ou Reform. Les débats ont été très vifs en Amérique du Nord où ces mouvements regroupent la grande majorité des Juifs religieux. Encore en 1992, le Comité sur la Loi Juive du mouvement massorti a adopté une résolution rejetant l’homosexualité comme contraire à la Halakha, la Loi juive. Cependant, au sein de ce même comité, et dans l’institution qui forme aux Etats-Unis ses rabbins et cantors (ministres officiants), le Jewish Theological Seminary (JTS), des discussions fort nourries ont eu pour objet l’acceptation de candidats ouvertement homosexuels au séminaire. Ce qui fut fait en 2007 pour le JTS. Les autres séminaires massortis ont gardé le droit d’accepter ou non de tels candidats, certains l’ayant fait, d’autres l’ayant rejeté. On remarque donc que, comme dans les milieux orthodoxes, les débats sont plutôt récents, et les évolutions très rapides.

Le mouvement libéral, ou Reform, est celui qui compte dans le monde religieux juif le plus d’adhérents. Il n’est pas encore très connu en France où il ne représente qu’une minorité dans la communauté juive française, mais une minorité en expansion. Dès le années 1980, la Conférence Centrale des Rabbins Américains (CCAR) a pris acte des avancées de la science qui ont démontré que l’homosexualité est une orientation sexuelle biologique et non du domaine du choix, et que la Loi doit être interprétée de manière différente. C’est la raison pour laquelle les homosexuel/les sont acceptés à part entière dans les communautés juives, et qu’à partir de la fin des années 1980, les candidats ouvertement homosexuels peuvent être admis dans l’école rabbinique, le Hebrew Union College (HUC). Il en est de même dès cette époque au collège rabbinique européen, le Leo Baeck College de Londres ou encore celui de Berlin, l’Abraham Geiger Kolleg ouvert en 2000. En 1996 et 1998, la CCAR adopte un mariage religieux pour les couples homosexuels. Et, afin de réfléchir aux questions touchant les personnes LGBT, le HUC a créé un Institut pour le Judaïsme et l’Orientation Sexuelle (IJSO)[4].

En ce qui concerne la France, la situation est semblable à ce qui se passe ailleurs. Le judaïsme consistorial, d’obédience orthodoxe est largement défavorable à la présence d’homosexuels dans ses communautés. Ceux-ci ne doivent pas faire état de leur identité et l’on reste plutôt dans le non-dit. Les communautés libérales acceptent sans difficulté des personnes homosexuelles comme membres à part entière. La question du mariage gay ne se pose pas en France puisque ce mariage n’est pas autorisé par la loi de la République, contrairement au Royaume-Uni où le mariage gay est autorisé depuis 2005. Une branche du judaïsme libéral, Liberal Judaism, marie religieusement les couples de même sexe, comme c’est le cas aux Etats-Unis.

Entre rejet total, empathie, compassion, acceptation complète, la situation des homosexuels juifs varie beaucoup d’un mouvement à l’autre. Loin d’être monolithique, la réponse des autorités religieuses reflète la diversité des sensibilités et des courants.

 

 

 

René Pfertzel

Etudiant rabbin

Leo Baeck College, Londres



[1] http://www.jonahweb.org/sections.php?secId=90

[2] [2] Voir par exemple son:  Wrestling With God and Men: Homosexuality in the Jewish Tradition, University of Wisconsin Press, 2004.

[3] www.hod.org.il

[4] http://www.huc.edu/ijso/inclusion/